Bernard
BUFFET

(1928 - 1999)

<

Deux officiers d'Empire, 1992

Huile sur toile, signée en haut à droite et datée en haut à gauche.
125 x 145 cm

Provenance
Estate Bernard Buffet

Certificat d'authenticité établi par le Fonds de Dotation Bernard Buffet.


Il est singulier, pour un artiste, d’avoir toujours été exposé par la même galerie, et davantage encore, d’avoir été le seul artiste représenté par cette galerie. Chaque année, au mois de février, les blés étaient moissonnés : Bernard Buffet exposait à la galerie Maurice Garnier le travail des mois écoulés, invariablement.
Ce mode opératoire obéissait donc à des cycles annuels, également thématiques :
Paysages (années 1950), Horreurs de la Guerre (1955), Le Cirque (1956), New York (1959), Nus (1980), Le Japon (1981), Autoportraits (1982), Les Pays-Bas (1986), Vues de Venise (1987), L’Odyssée (1994), Les sept péchés capitaux (1995), Pékin (1996), Régates (1997), La maison (1998), Mes singes (1999)…

Souvent, Annabel Buffet signait la préface du catalogue de l’exposition.
Celui de L’Empire ou les plaisirs de la guerre, en 1993, est bleu et or, solennel, rappelant l’uniforme de la garde impériale. Seulement sept tableaux de la série y sont reproduits; de grands formats, tous violemment jouissifs.

En 1955, Buffet explorait déjà L’Horreur de la guerre. De triste mémoire, il faisait resurgir les pires maux de la Seconde Guerre mondiale, à une décennie d’écart. Trente-huit ans plus tard, il consacre une nouvelle série de tableaux à la folie des hommes. La guerre du Golfe, ou celle des Balkans, auraient pu lui fournir des exemples d’actualité en ce début des années 1990.
Pourtant, le peintre choisit de prendre une distance historique. Il fait un bond en arrière dans le temps, à l’époque napoléonienne pour mieux dire que rien n’a changé, que l’on guerroie dans l’uniforme d’hier ou dans celui d’aujourd’hui, que l’on coupe des têtes au sabre, que l’on égorge à la baïonnette ou que l’on tire à la mitraillette. Le canon ou l’obus ont la même portée et le viol des soudards est toujours d’actualité.

Le sang gicle, les têtes tombent, les bras et les jambes sont tranchés, les yeux crevés, les corps disloqués : la férocité est à l’œuvre. Au cœur de cette brutalité, de cette bestialité masculine, la pulsion sexuelle exulte ; absentes du champ de bataille, les femmes réinvestissent pourtant la peinture comme figures vouées à satisfaire le désir des soldats — pour leur plus grand malheur.

Pourtant, il y a aussi ces uniformes chamarrés, colorés, le panache, les trompettes et les flonflons, et ce spectacle de cruauté qui réjouit une part de nous : les plaisirs de la guerre. Le peintre, dans sa maturité, a parfaitement saisi qu’il existe une part incorrigible de l’être humain qui se repaît de l’exercice de la violence, autant que de sa représentation.
L’enfant qui jouait aux soldats de plomb n’a pas oublié ce frisson, qui conduit de l’horreur au plaisir. Certains d’entre nous sont poussés à l’action, d’autres se contentent de voyeurisme, incapables de détourner les yeux du spectacle, qu’il soit pictural, cinématographique ou issu de l’actualité.

Notre tableau contient toute cette tension féroce, dès lors que l’on sait qu’il se rattache à cette série dans l’œuvre du peintre. Les officiers posent sagement, gravement, dans leur costume d’apparat, prélude à la tempête. Mais l’éblouissement de l’uniforme militaire, aussi séduisant soit-il dans ses coloris et ses détails, dont le peintre se délecte, ne doit pas faire oublier la finalité de son usage. Bientôt, c’est inéluctable, nos braves officiers seront maculés de sang. Sans doute, leur tête volera.